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Grandes affaires criminelles
Pochette de l’épisode Le rire de Lizzie Borden
Grandes affaires criminelles13 min

Le rire de Lizzie Borden

Une porte qui résiste, un rire venu de l'étage, et deux cadavres : Fall River, 1892, n'a jamais trouvé de coupable.

Le 4 août 1892, dans une maison étouffante de Fall River, un père richissime et sa femme sont massacrés à la hache. La principale suspecte est une femme pieuse de 32 ans qui enseigne le catéchisme. L'affaire Lizzie Borden n'a jamais été résolue.

Transcription

8 min de lecture · texte intégral, pour relire et retrouver un passage.

Il fait chaud, ce matin-là, à Fall River. Un soleil d'août écrase la rue Second Street. À l'intérieur du numéro quatre-vingt-douze, quelqu'un est en train de mourir.

La porte d'entrée est fermée de l'intérieur. La clé ne fonctionne pas. Andrew Borden frappe. Sa domestique, Bridget Sullivan, vingt-cinq ans, vient ouvrir. La serrure résiste. Elle jure entre ses dents. Et depuis l'étage — personne ne le voit, mais Bridget l'entend — il y a un rire.

Ce rire, une heure plus tard, sera au cœur de tout.

Fall River, Massachusetts. Été 1892. La ville vit au rythme de ses filatures. La fumée des usines monte sur la baie. Les fortunes s'accumulent, les familles s'organisent selon des codes rigides : la bonne réputation, l'église, les apparences.

Andrew Jackson Borden est l'un des hommes les plus riches de la ville. Il aurait bâti sa fortune à partir de presque rien, selon les sources disponibles, en passant de la vente de meubles et de cercueils à l'immobilier et à la banque. À sa mort, son patrimoine serait estimé à trois cent mille dollars — soit l'équivalent de plusieurs millions de dollars aujourd'hui. Il préside l'Union Savings Bank. Il dirige plusieurs filatures. Il possède des biens dans toute la ville.

Et pourtant. Sa maison, au quatre-vingt-douze Second Street, n'a pas de plomberie intérieure. À une époque où tous les gens de sa condition ont depuis longtemps l'eau courante, Andrew Borden préfère garder ses sous. Le quartier où il habite n'est pas le plus huppé de Fall River. Les familles vraiment riches vivent plus loin, dans les Highlands, loin des odeurs d'usine. Lui reste là, dans cette demeure étroite, avec sa femme, ses filles, et sa domestique.

Lizzie Andrew Borden a trente-deux ans au matin du 4 août 1892. Elle est née ici, dans cette même ville, le 19 juillet 1860. Elle n'est pas mariée. Elle vit toujours chez son père. Lizzie enseigne le catéchisme aux enfants d'immigrés, milite dans des associations chrétiennes, fréquente l'église congrégationaliste du centre-ville. C'est une femme pieuse, bien élevée, connue de tous.

Sa belle-mère s'appelle Abby Durfee Gray Borden. Andrew l'avait épousée trois ans après la mort de la mère de Lizzie. Lizzie ne l'appelle pas « mère ». Elle l'appelle « Mrs. Borden ». Elle croit qu'Abby a épousé son père pour son argent. Ce n'est pas un secret dans la maison.

Dans les mois qui précèdent l'été 1892, les tensions montent. Andrew a offert des biens immobiliers à la famille d'Abby. La sœur d'Abby a reçu une maison. Lizzie et sa sœur Emma ont exigé la même chose. Leur père leur a vendu pour un dollar la maison où elles avaient grandi. Quelques semaines avant les meurtres, elles la lui ont revendue cinq mille dollars. L'argent circule. La rancœur aussi.

Et puis, dans les jours qui précèdent le 4 août, toute la maisonnée tombe malade. Violemment. Abby aurait craint un empoisonnement, selon les témoignages recueillis à l'époque. Andrew Borden n'était pas un homme populaire à Fall River. Les estomacs des deux victimes seront prélevés lors de l'autopsie et testés. Aucun poison ne sera trouvé.

Le soir du 3 août, un oncle maternel de Lizzie et Emma arrive à la maison. John Vinnicum Morse, un homme d'affaires. Andrew l'a invité pour discuter d'affaires. Il dort dans la chambre d'amis.

Le lendemain matin, le 4 août, la maison s'éveille normalement. Petit-déjeuner. Conversations dans le salon. Morse part vers neuf heures moins le quart pour acheter du bétail et rendre visite à une nièce. Andrew sort se promener peu après neuf heures. Bridget Sullivan lave les fenêtres. Abby monte à l'étage pour faire le lit de la chambre d'amis, entre neuf heures et dix heures et demie.

C'est là qu'elle meurt.

Selon les conclusions de l'enquête médico-légale, Abby fait face à son agresseur au moment de l'attaque. Le premier coup la frappe au-dessus de l'oreille. Elle tombe, face contre terre. Dix-sept coups supplémentaires s'abattent sur l'arrière de son crâne. Dix-huit coups en tout. Elle gît dans la chambre d'amis, sur le sol, entre le lit et le mur.

Pendant ce temps, en bas, la vie continue.

Andrew Borden rentre chez lui vers dix heures et demie. Sa clé ne fonctionne pas. Il frappe. Bridget ouvre — la serrure résiste, elle jure. Et depuis quelque part au-dessus d'elle, dans l'escalier ou le couloir du premier étage, un rire. Bridget ne voit personne. Elle entend seulement ce rire.

Ce détail sera retenu contre Lizzie lors du procès. Car à cet instant, Abby est déjà morte dans la chambre d'amis. Et le corps est visible depuis le palier.

Andrew Borden s'allonge sur le canapé du salon pour faire une sieste. Il est à peine onze heures. Dehors, l'été brûle. Dans la maison, tout semble calme.

Puis, à onze heures environ, Bridget entend la voix de Lizzie depuis le bas de l'escalier. « Maggie, viens vite. Père est mort. Quelqu'un est entré et l'a tué. »

Bridget s'appelait Bridget. Les Borden l'appelaient « Maggie » — le prénom d'une ancienne domestique. Un détail. Un de ces détails qui disent tout sur une maison.

Andrew Borden est affalé sur le canapé du salon. Il a été frappé dix ou onze fois avec une arme de type hachette. L'un de ses yeux a été fendu net. Ce détail, selon les experts de l'époque, suggère qu'il dormait au moment de l'attaque. Ses blessures saignent encore. L'attaque est toute récente.

Le médecin de famille, le docteur Bowen, habite juste en face. Il arrive rapidement. Il prononce les deux morts. Les enquêteurs estiment qu'Andrew a été tué aux alentours de onze heures. Et qu'Abby, elle, est morte bien avant lui — probablement entre neuf heures et dix heures et demie. Les deux meurtres ont eu lieu dans la même maison, dans le même matin, à plus d'une heure d'intervalle.

L'enquête commence.

Les premières réponses de Lizzie aux policiers sont, selon les rapports, contradictoires. Elle déclare d'abord avoir entendu un gémissement. Puis affirme n'avoir rien entendu. Elle dit avoir été dans la grange au moment des faits. Elle affirme aussi avoir répondu à son père, qui lui demandait où était Abby, qu'un messager était venu chercher cette dernière pour rendre visite à un ami malade. Ce billet n'est jamais retrouvé.

Dans la cave, les policiers découvrent deux hachettes, deux haches, et une tête de hachette au manche cassé. La cassure semble récente. La lame est couverte de cendre et de poussière — mais celles-ci semblent avoir été appliquées artificiellement, comme pour faire croire à un long séjour dans la cave. Cette tête de hachette devient la pièce centrale de l'accusation. Pourtant, la police de Fall River refuse de relever des empreintes digitales sur l'arme. Elle juge la technique peu fiable, même si elle se développe déjà en Europe à cette époque.

Quelques jours après les meurtres, l'amie de Lizzie, Alice Russell, la voit brûler une robe. Lizzie affirme que le vêtement était taché de peinture. Alice Russell témoignera de cet épisode lors du procès.

Lizzie Borden est arrêtée le 11 août 1892, soit une semaine après les meurtres.

Le procès s'ouvre en juin 1893 à New Bedford, Massachusetts. Il attire une attention nationale considérable. Les journaux couvrent chaque audience. Le pays regarde.

L'accusation s'appuie sur des éléments circonstanciels. Les réponses contradictoires de Lizzie. La robe brûlée. La tête de hachette suspecte. Le fait qu'elle aurait tenté d'acheter du poison la veille des meurtres. Et ce rire entendu depuis le palier, au moment précis où le corps d'Abby était visible depuis l'étage.

La défense met en avant l'absence de sang sur Lizzie. Aucune trace. Nulle part. Et puis il y a la femme elle-même : chrétienne pratiquante, enseignante du dimanche, membre de plusieurs associations caritatives. Le jury est entièrement masculin. L'époque n'imagine pas facilement qu'une femme bien élevée puisse commettre un tel acte.

Le verdict tombe vite. Non coupable.

Lizzie Borden est acquittée des deux meurtres. Aucune autre personne ne sera jamais inculpée. L'affaire reste officiellement non résolue.

Après son acquittement, Lizzie hérite d'une somme importante. Elle quitte le numéro quatre-vingt-douze Second Street et s'installe dans une autre maison de Fall River. Elle y vivra jusqu'à sa mort, le 1er juin 1927. Elle avait soixante-six ans. Elle mourut d'une pneumonie. Sa sœur Emma mourut neuf jours plus tard.

Elle ne quitta jamais Fall River. La ville qui l'avait vue naître, jugée, acquittée. La ville qui ne l'avait jamais vraiment innocentée.

Il reste des questions sans réponse. Comment frapper dix-huit fois, puis dix fois encore, sans laisser une goutte de sang sur soi ? Pourquoi ce rire dans l'escalier ? Pourquoi brûler cette robe ? Pourquoi les réponses à la police ne coïncident-elles jamais tout à fait ?

Et puis il y a cette question plus simple, et plus vertigineuse. Si ce n'est pas Lizzie — alors qui ? Quelqu'un qui aurait frappé Abby, attendu plus d'une heure dans la maison, frappé Andrew à son retour, et disparu sans laisser la moindre trace. Quelqu'un que personne n'a vu entrer. Ni sortir.

La porte d'entrée était fermée de l'intérieur.

Une comptine circule encore aujourd'hui dans la région de Fall River. Elle dit que Lizzie a pris une hache et frappé sa mère quarante fois, puis son père quarante et une fois. Les chiffres sont faux — ils l'ont toujours été. Mais la comptine, elle, ne disparaît pas. Elle grandit avec chaque génération. Parce que certaines questions n'ont pas besoin de réponse pour rester vivantes.

Elles ont juste besoin d'un silence, au bout.

Ce récit est inspiré de faits publics et de sources documentées, listées dans l'application.

Si l'affaire Borden vous a tenu éveillé, écoutez « L'Énigme de la Chambre Close » : une enquête sur les crimes en vase clos qui ont défié la logique de leur époque.

À très vite, sur Noctaia.