Le 15 janvier 1947, une femme qui promène son enfant dans Los Angeles tombe sur quelque chose d'impossible. Elizabeth Short, 22 ans, rêvait de devenir actrice. Ce qui lui est arrivé pendant six jours reste l'un des mystères les plus troublants du XXe siècle.
Transcription
9 min de lecture · texte intégral, pour relire et retrouver un passage.
Norton Avenue. Los Angeles. Le matin du 15 janvier 1947.
Betty Bersinger, une femme du quartier, pousse un landau sur le trottoir. L'air de janvier est froid pour la Californie. Elle marche sans se presser. Et puis elle voit quelque chose, dans le terrain vague sur sa gauche. Quelque chose de blanc. De très blanc. Elle pense d'abord à un mannequin de vitrine. Les gens jettent parfois des choses étranges dans ces terrains vagues.
Ce n'est pas un mannequin.
Betty Bersinger court trouver un téléphone. Elle ne se retournera pas.
Pour comprendre ce matin-là, il faut revenir au début. À une petite fille de Boston, dans un quartier qui s'appelle Hyde Park. Elizabeth Ann Short naît le 29 juillet 1924. Elle est la troisième de cinq filles. Son père, Cleo Short, construit des terrains de golf miniature. Sa mère, Phoebe, élève les enfants. La famille est modeste, mais elle existe. Jusqu'en 1929.
La Grande Dépression ruine Cleo Short. Son entreprise fait faillite. Il ne peut plus nourrir sa femme, ni ses cinq filles. En octobre 1930, il gare sa voiture sur le pont de la rivière Charles. Il la laisse là. Moteur éteint, portière fermée. Et il disparaît. On croit qu'il s'est jeté dans la rivière. On le croit mort.
Elizabeth a six ans. Elle ne reverra pas son père avant des années.
Sa mère élève seule les cinq filles, à Medford, dans le Massachusetts. Elizabeth est une enfant fragile. Elle souffre d'asthme sévère. On lui conseille de passer les hivers dans un climat plus doux. Elle part donc pour la Floride, chaque année, pendant ses années d'adolescence. Elle quitte le lycée en seconde. Elle trouve du travail comme serveuse. Elle rêve d'autre chose.
En décembre 1942, une lettre arrive chez sa mère. Elle est de Cleo Short. Le père disparu. Il n'est pas mort. Il s'est refait une vie en Californie. Elizabeth a dix-huit ans. Elle décide de le rejoindre à Vallejo, en Californie. Elle ne l'a pas vu depuis l'enfance. La rencontre n'est pas celle qu'elle espérait. Les rapports entre eux sont difficiles. Elle repart.
Elle trouve un emploi sur une base militaire, à Camp Cooke, en Californie. Puis elle s'installe à Santa Barbara. Le 23 septembre 1943, la police l'arrête dans un bar. Elle est mineure. Elle boit avec des soldats. Les services de protection de l'enfance la renvoient vers l'est. Mais elle repart pour la Floride. Elle ne rentrera plus vraiment.
En Floride, elle rencontre un officier, le major Matthew Michael Gordon Jr. Il lui aurait proposé le mariage. Elle aurait accepté. Mais le major meurt dans un accident d'avion en Inde, le 10 août 1945. Elizabeth Short a vingt et un ans. Elle a déjà perdu un père, puis retrouvé un étranger à sa place. Elle perd maintenant un fiancé.
En juillet 1946, elle prend la route de Hollywood. Elle veut devenir actrice. Elle veut rejoindre un lieutenant de l'armée de l'air, Joseph Gordon Fickling, rencontré en Floride. Elle s'installe dans Los Angeles comme elle peut : pensions, hôtels, colocations. Elle travaille comme serveuse. Elle loue une chambre derrière le Florentine Gardens, un nightclub sur Hollywood Boulevard. Elle cherche des rôles. Elle n'en obtient aucun.
En décembre 1946, elle part quelques semaines à San Diego. Elle revient à Los Angeles le 9 janvier 1947. C'est Robert Manley qui la conduit. Robert Manley, un vendeur de vingt-cinq ans, marié. Il déclare l'avoir déposée devant le Biltmore Hotel, dans le centre de Los Angeles. Elle devait retrouver une de ses sœurs, venue de Boston. Des témoins se souviendront l'avoir vue téléphoner depuis le hall de l'hôtel. Ensuite, plus rien.
Six jours. Six jours entre le Biltmore Hotel et Norton Avenue.
Ce matin du 15 janvier, quand les policiers arrivent sur le terrain vague, ils découvrent un corps. Le corps d'une jeune femme. Il est coupé en deux au niveau de la taille. Il a été entièrement vidé de son sang. La peau est d'un blanc qui ne ressemble pas à la mort ordinaire. Le corps a été lavé. Soigneusement lavé.
Il n'y a pas une goutte de sang sur le sol.
Elle n'a pas été tuée ici.
Le lendemain, le 16 janvier 1947, le médecin légiste Frederick Newbarr procède à l'autopsie. Il détermine la cause officielle du décès : hémorragie consécutive aux lacérations du visage, et choc provoqué par des coups portés à la tête. Le visage de la jeune femme a été tailladé depuis les commissures des lèvres jusqu'aux oreilles. Trois pouces à droite. Deux pouces et demi à gauche. Ce que les médecins légistes appellent un « Glasgow smile ». Des marques de ligatures sont relevées sur les chevilles, les poignets et le cou. Elle a été attachée. Longuement.
La mort n'est pas venue vite.
L'identification arrive par les empreintes digitales. Le FBI retrouve dans ses archives les empreintes d'une certaine Elizabeth Short, relevées en 1943 à Santa Barbara lors de cette arrestation pour consommation illégale d'alcool. La jeune femme du terrain vague a vingt-deux ans. Elle s'appelle Elizabeth Ann Short. Elle est née le 29 juillet 1924 à Boston, Massachusetts.
La presse de Los Angeles s'empare de l'affaire en quelques heures. Les journaux cherchent un surnom. Le Los Angeles Herald Examiner, propriété du magnat de presse William Randolph Hearst, aurait contribué à populariser celui qui restera : le Dahlia noir. En référence à sa chevelure sombre, aux vêtements noirs qu'elle portait, peut-être aussi à un film sorti peu avant — The Blue Dahlia, une histoire de meurtre et de mystère. Le surnom prend. Il ne la quittera plus jamais.
Le 24 janvier 1947, une enveloppe est retrouvée. Elle est adressée aux journaux de Los Angeles. À l'intérieur : l'acte de naissance d'Elizabeth Short, des photographies, un carnet d'adresses, des cartes de visite. Tout a été nettoyé à l'essence. Comme le corps. Les autorités interprètent cet envoi comme un message du meurtrier lui-même. Il donne quelque chose. Et il prend quelque chose. La maîtrise de ce qui sera su, et de ce qui ne le sera pas.
L'enquête mobilise l'ensemble de la brigade des homicides de Los Angeles. Des dizaines de suspects sont interrogés. On relève, selon les sources, plus de cent cinquante noms. On contacte les hommes du carnet d'adresses d'Elizabeth. La plupart déclarent n'avoir eu que des relations brèves avec elle. La précision des mutilations amène les enquêteurs à envisager que l'auteur pourrait avoir des connaissances médicales. Un mandat est exécuté à la faculté de médecine de l'Université de Californie du Sud, toute proche. Rien.
Et puis commence le défilé des aveux. Plus de cinquante personnes se présentent spontanément pour confesser le meurtre du Dahlia noir. Des hommes. Des femmes. Des gens de tous horizons. Aucun ne peut être reconnu coupable. Certains cherchent la célébrité. Certains, peut-être, cherchent autre chose. L'affaire se referme sans s'être résolue.
Les décennies passent. Le dossier reste ouvert. Et les théories s'accumulent.
En 1994, un auteur du nom de John Gilmore avance, dans un ouvrage intitulé Severed, la thèse que le meurtre serait l'œuvre d'un tueur en série que l'on surnommait à l'époque le « boucher de Cleveland ». Cette hypothèse reste à ce jour contestée et non établie.
En 2003, une voix inattendue entre dans le débat. Steve Hodel, ancien enquêteur de la police de Los Angeles reconverti en détective privé, publie un livre. Dans ce livre, il accuse son propre père.
Son père s'appelle George Hill Hodel. Médecin spécialiste des maladies vénériennes, réputé dans Los Angeles. Homme cultivé, amateur d'art. Il organisait des soirées auxquelles participait, entre autres, le photographe Man Ray. Steve Hodel, dans son enquête personnelle, établit un rapprochement troublant entre les mutilations relevées sur le corps d'Elizabeth Short et deux œuvres photographiques de Man Ray : Minotaur et Lèvres rouges découpées. Ce rapprochement reste une hypothèse. Il n'a jamais été prouvé. Et George Hill Hodel n'a jamais été poursuivi.
Steve Hodel va plus loin encore : son père aurait été responsable de huit autres meurtres de femmes perpétrés aux alentours de Los Angeles entre juillet 1943 et octobre 1949. Une série invisible. Une série non élucidée. Une série attribuée à un homme mort depuis longtemps, et donc incapable de répondre. Ces accusations demeurent disputées. Elles n'ont pas fait l'objet d'une condamnation judiciaire.
Ce qui est certain, c'est ce que l'on ne sait pas. On ne sait pas où Elizabeth Short a été tuée. On ne sait pas combien de temps elle a été retenue. On ne sait pas qui a conduit cette voiture noire non identifiée jusqu'à Norton Avenue dans la nuit du 14 au 15 janvier 1947. On ne sait pas qui a posé son corps sur ce terrain vague, les mains au-dessus de la tête, les coudes pliés à angle droit. Avec soin. Avec méthode. Comme si cela avait un sens.
L'affaire a traversé les décennies en laissant une empreinte profonde dans la culture américaine. En 1987, l'écrivain James Ellroy lui consacre un roman. Ellroy sait ce que c'est que de porter un meurtre non résolu : sa propre mère a été assassinée. Son livre, intitulé Le Dahlia noir, fictionnalise l'enquête avec une précision qui a conduit certains lecteurs à oublier qu'il s'agissait d'une œuvre de fiction. En 2006, Brian De Palma en tire un film, avec Josh Hartnett, Scarlett Johansson et Hilary Swank. Elizabeth Short entre dans la légende. Pas comme elle l'avait rêvé.
Elle voulait le grand écran. Elle a eu les unes des journaux. Elle voulait jouer des rôles. Elle est devenue un mystère.
Elizabeth Ann Short repose aujourd'hui au Mountain View Cemetery, à Oakland, en Californie. Elle a vingt-deux ans pour toujours. Son meurtrier, lui, n'a jamais de visage définitif. Seulement des théories. Des aveux sans preuves. Des livres. Des hypothèses qui se referment sur elles-mêmes, comme une enveloppe nettoyée à l'essence.
L'absence de sang sur le sol de Norton Avenue signifie que le meurtre s'est passé ailleurs. Ce détail, à lui seul, dit tout ce qu'il y a à savoir sur la nature de ce crime. Quelqu'un a pris le temps. Quelqu'un a su ne rien laisser. Et cette personne n'a jamais été nommée par la justice.
Ce récit est inspiré de faits publics et de sources documentées, listées dans l'application.
Si l'affaire du Dahlia noir vous a tenu éveillé, écoutez « La Chambre 1046 » : l'histoire d'un homme retrouvé mort dans un hôtel de Kansas City en 1935, dont personne n'a jamais pu établir l'identité ni la cause exacte de la mort.
À très vite, sur Noctaia.
