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Grandes affaires criminelles
Pochette de l’épisode Jack l'Éventreur n'a jamais eu de visage
Grandes affaires criminelles13 min

Jack l'Éventreur n'a jamais eu de visage

Un nom sans visage, cinq femmes sans justice : comment Whitechapel a fabriqué le mythe du tueur parfait.

Londres, 1888. Dans les ruelles noyées de brouillard de Whitechapel, un inconnu sème la terreur parmi les plus invisibles de la ville. La police interroge 2 000 personnes, efface des preuves, et n'arrête personne. Cent trente ans plus tard, le mystère reste entier.

Transcription

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Une lampe brûle derrière un carreau brisé. Thomas Bowyer risque un œil. Ce qu'il voit, ce matin du 9 novembre 1888, va le hanter jusqu'à la fin de ses jours.

Reculons d'un pas. D'un siècle, même. Pour comprendre ce que cette lampe éclairait, il faut d'abord comprendre la rue. La rue de Whitechapel. Ses odeurs, ses bruits, son désespoir ordinaire.

Londres, 1888. L'empire britannique est au faîte de sa puissance. La reine Victoria règne depuis plus de cinquante ans. Le jubilé de l'année précédente a été célébré en grande pompe. Mais à cinq kilomètres à peine de Buckingham, une autre ville existe. Elle s'appelle Whitechapel. Et elle n'a rien à voir avec les fastes du jubilé.

Whitechapel, c'est l'East End londonien. Un labyrinthe de ruelles étroites, de cours intérieures où le brouillard stagne. Les logements sont surpeuplés. Le travail manque. L'alcool, non. Des vagues successives de migrants s'y entassent depuis des décennies. Des Irlandais d'abord, fuyant la famine et la misère. Puis, à partir des années 1880, des Juifs d'Europe de l'Est et de Russie tsariste, qui échappent aux pogroms. Ils arrivent avec leurs familles, leur langue, leurs coutumes. Ils arrivent surtout sans rien. Dans ce quartier qui déborde déjà, leur présence alimente les tensions. L'antisémitisme y est une réalité quotidienne. La méfiance de l'un envers l'autre est la règle.

Dans ce contexte, la police métropolitaine — le Metropolitan Police Service — dresse un constat froid : Whitechapel compterait, en octobre 1888, quelque soixante-deux lupanars. Et plus de mille deux cents femmes y pratiqueraient la prostitution. Des femmes qui survivent, plus qu'elles ne vivent. Qui vendent quelques heures de leur corps pour payer une nuit de refuge ou un verre de gin. Personne ne les connaît. Personne ne les cherche. Jusqu'au moment où quelqu'un commence à les tuer.

Le 31 août 1888, au petit matin, un charretier découvre un corps de femme dans Buck's Row. La gorge tranchée. L'abdomen mutilé. Elle s'appelait Mary Ann Nichols. Elle avait une quarantaine d'années. Elle faisait partie de ces femmes que Whitechapel rend invisibles.

Moins de dix jours plus tard, le 8 septembre, Annie Chapman est découverte dans la cour d'un immeuble de Hanbury Street. Même signature : la gorge tranchée, les mutilations à l'abdomen. Mais cette fois, quelque chose de plus. Des organes internes ont été prélevés. Avec une précision qui va alimenter une hypothèse : l'assassin connaîtrait l'anatomie. Peut-être la chirurgie. Un médecin, un boucher, un homme qui sait où couper.

La ville commence à murmurer. Les journaux s'emparent de l'affaire. Et puis une lettre arrive.

Elle est datée du 25 septembre 1888. Elle est adressée à la Central News Agency, qui la reçoit deux jours plus tard. La police métropolitaine en prend connaissance le 29 septembre. L'auteur y confesse les meurtres. Il dit qu'il n'a pas fini. Et il signe. Jack the Ripper. Jack l'Éventreur.

Un nom. Pas un visage. Jamais un visage.

Le 30 septembre, il frappe deux fois dans la même nuit. Elizabeth Stride, d'abord, dans Berner Street. Puis Catherine Eddowes, à Mitre Square. Pour Elizabeth Stride, les mutilations sont moins graves que pour les autres victimes. Comme si quelque chose — ou quelqu'un — avait interrompu le meurtrier. Pour Catherine Eddowes, en revanche, les blessures sont profondes. Des organes ont là aussi été retirés.

Mais cette nuit-là laisse autre chose derrière elle. Dans Goulston Street, non loin du corps de Catherine Eddowes, les enquêteurs trouvent un morceau de tablier ensanglanté. Et sur le mur au-dessus, une inscription à la craie. Une phrase qui semble faire référence aux Juifs. Le chef de la police, Charles Warren, prend une décision que certains jugeront catastrophique : il ordonne l'effacement du graffiti avant l'aube. Il craint des émeutes antisémites dans un quartier déjà à vif. L'inscription disparaît avant d'avoir été entièrement étudiée. Une preuve — ou une piste — effacée par la main même de celui qui est censé enquêter.

La même semaine, le comité de vigilance de Whitechapel — un groupe de citoyens qui patrouille les rues pour tenter d'appréhender le tueur — reçoit un colis. Une lettre, que son auteur intitule simplement « From Hell ». De l'enfer. À l'intérieur, la moitié d'un rein conservé dans du vin. L'expéditeur affirme avoir mangé l'autre moitié. Les médecins qui examinent l'organe considèrent qu'il aurait pu appartenir à une femme d'une quarantaine d'années, souffrant d'une maladie rénale. Catherine Eddowes avait une quarantaine d'années. Et à Catherine Eddowes, il manquait un rein.

La police interroge plus de deux mille personnes. Elle examine les faits et gestes de plus de trois cents individus. Elle en arrête quatre-vingts. Aucun procès. Aucune condamnation. Les bouchers sont contrôlés, les marins interrogés, les logeurs entendus. Un policier se déguise même en femme pour tenter d'attirer le tueur. Les habitants de Whitechapel en rient. Jack, lui, ne se montre pas.

Puis vient novembre. Londres fête son nouveau maire. Les rues sont animées. Dans Dorset Street, non loin de Spitalfields, un propriétaire de chambres meublées s'appelle John McCarthy. Ce matin du 9 novembre, il attend le loyer d'une locataire. Elle s'appelle Mary Jane Kelly. Elle est irlandaise. Elle a vingt-cinq ans. Elle n'a pas payé depuis plusieurs semaines.

McCarthy envoie son apprenti, Thomas Bowyer, frapper à la porte du numéro 13 de Miller's Court. Bowyer frappe. Personne ne répond. La porte est verrouillée. Mais une lampe brûle à l'intérieur. Alors Bowyer risque un regard par un carreau brisé.

Il recule. Puis court chercher son patron.

L'inspecteur Beck arrive le premier. Il jette un coup d'œil par la fenêtre. La consigne est de ne pas entrer avant l'arrivée du préfet de police. On attend donc. On attend longtemps. Parce que le préfet de police, Sir Charles Warren — celui-là même qui avait ordonné d'effacer le graffiti de Goulston Street — vient de démissionner. Ce sont finalement les inspecteurs qui pénètrent dans la pièce.

Mary Jane Kelly est allongée sur son lit. La gorge tranchée jusqu'à la colonne vertébrale. L'abdomen presque entièrement éviscéré. Le cœur retiré. L'assassin, cette fois, avait du temps. Il était à l'intérieur, à l'abri. Personne n'avait frappé à la porte. Personne n'avait entendu.

C'est le dernier meurtre canonique. Après le 9 novembre 1888, Jack l'Éventreur ne frappe plus. Du moins, plus personne ne lui attribuera de meurtre avec certitude. Le cauchemar s'arrête avec la même soudaineté qu'il avait surgi.

L'enquête continue, elle. Pendant des mois. Et sur plusieurs années, onze meurtres de femmes dans l'East End feront l'objet d'investigations regroupées sous le nom de « Whitechapel murders ». Onze femmes tuées entre avril 1888 et février 1891. Cinq d'entre elles forment ce qu'on appellera les meurtres canoniques. Les six autres restent dans l'ombre, entre les frontières du dossier et de l'oubli.

L'identité du tueur, elle, reste inconnue. Plus d'un siècle après les faits, elle l'est toujours. Mais les hypothèses, elles, ne manquent pas. Plus d'une centaine de suspects ont été proposés au fil des décennies. Aucun n'a convaincu un nombre significatif d'experts.

En 1894, Melville Macnaghten, haut responsable du département d'enquêtes criminelles de Scotland Yard, couche trois noms sur un mémorandum daté du 23 février. Montague Druitt, d'abord — un avocat du Dorset qui s'est suicidé par noyade quelques semaines après le dernier meurtre. Aaron Kosminski, ensuite — un juif polonais vivant à Whitechapel, interné en asile psychiatrique en 1891. Michael Ostrog enfin — un escroc russe aux multiples identités. Macnaghten lui-même le précise : aucune preuve contemporaine ne pesait contre ces trois hommes au moment des meurtres.

Pour Montague Druitt, les experts relèvent que le lendemain du premier meurtre canonique, il jouait au cricket dans le Dorset. Et que les spécialistes s'accordent généralement sur le fait que le tueur devait résider dans le quartier même de Whitechapel. Druitt vivait de l'autre côté de la Tamise.

Pour Aaron Kosminski, une tentative d'identification par analyse ADN d'un châle a été lancée en 2014. Elle a été largement contestée. Des experts, parmi lesquels Sir Alec Jeffreys — l'inventeur lui-même de la technique des empreintes génétiques — ont mis en doute la qualité des preuves et la rigueur de la méthode. La controverse, aujourd'hui encore, n'est pas close. Et l'identification, elle, reste disputée.

En 1988, pour le centenaire de l'affaire, deux anciens profileurs du FBI se sont penchés sur la psychologie du tueur. Leur conclusion est sobre. L'homme était suffisamment ordinaire pour disparaître dans la foule. Il n'aurait échappé à la police que par la chance.

La chance. Ou l'invisibilité de ceux qui habitent les marges. Car à Whitechapel en 1888, un homme qui marche dans la nuit parmi les pauvres et les proscrits — qui est-il vraiment ? Un ouvrier qui rentre. Un commerçant qui ferme. Un voisin. Personne ne le regarde vraiment. Parce que personne, dans ce quartier-là, n'a le luxe de regarder.

L'affaire a aussi laissé un mot dans la langue. Un mot inventé pour désigner l'ensemble des recherches — historiques, folkloriques, parfois délirantes — menées sur ce tueur sans visage. La « ripperologie ». Des milliers d'ouvrages, d'articles, de théories. Pas une année ne passe sans qu'un journal titre sur l'identité enfin découverte du meurtrier. Et pas une fois, la preuve ne suit.

Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes, Mary Jane Kelly. Cinq noms. Cinq femmes que la pauvreté avait jetées dans les rues de Whitechapel. Cinq femmes dont on parle encore aujourd'hui, presque toujours pour parler de lui. Lui qui n'a pas de nom. Lui qui n'a pas de visage. Lui que personne, en plus d'un siècle, n'a réussi à trouver.

La porte du 13 Miller's Court a été verrouillée de l'intérieur. Quelqu'un est entré. Quelqu'un est reparti. Et la lampe, elle, brûlait encore.

Ce récit est inspiré de faits publics et de sources documentées, listées dans l'application.

Si l'ombre de Whitechapel vous a tenu éveillé, écoutez « Le Dahlia Noir » : une autre ville, un autre siècle, un autre meurtre sans réponse — mais le même vertige.

À très vite, sur Noctaia.